Il y a parfois des mots qui ressemblent à des tombes.

 

Un flocon de neige au soleil

Extraits

Elle hésitait. La rose ou la bleue ? Elle aimait bien la bleue. Mais la rose ne lui déplaisait pas. Elle fouillait mon regard cherchant une approbation qui trahirait ma préférence pour s'y soumettre, soulagée de ne pas devoir choisir. Je dis que moi aussi j'aimais bien la bleue. Ou peut-être bien la rose. J'avais pris l'habitude de la laisser décider seule, sans contestation, de manière qu'elle s'entraîne à vaincre ses perpétuels atermoiements et mesure bien la portée de ses actes. Je ne me doutais pas que ces entraînements ludiques qui viraient habituellement à l'humour se retourneraient un jour contre moi en me décrivant comme un homme incapable d'une initiative. Finalement, elle décrocha la petite robe de grossesse bleue, l'approcha de son visage, me montra combien elle lui allait bien au teint. C'était vrai, mais la petite robe rose aussi. Je le lui dis pour l'ébranler d'une taquinerie. Elle cessa de tergiverser et se précipita vers la vendeuse. Puis elle revint aussitôt sur ses pas, éparpilla les cintres du portant, saisit la rose, mit les deux robes côte à côte, les compara encore une fois. Il me suffit de dire : " La rose. " Pendant qu'elle se précipitait de nouveau en direction de la caisse, je disparus en prétextant une course urgente. Au dîner, quand elle tira la chaise pour s'asseoir à table, elle découvrit un paquet-cadeau. Et dans le paquet-cadeau, il y avait une petite robe. L'autre petite robe, la bleue.
Nous menions une vie moelleuse et câline. Le couple apprenait à muscler sa tolérance par de multiples exercices quotidiens d'assouplissement du caractère. Kathleen devait accepter mes lectures silencieuses sans suspecter une bouderie, et moi ses explorations picturales sans me plaindre des taches et des émanations. La vie communautaire éduquait à la mansuétude. Je l'avais admis une fois pour toutes : la femme que j'aimais ne mentait jamais, elle rendait la vérité plus originale, c'est tout. Ses ablutions matinales étaient prioritaires et elle pouvait y consacrer plus que le temps nécessaire ; quand on a fait l'amour une fois dans sa vie avec une dame aux replis douteux, on est beaucoup plus compréhensif à l'égard de celles qui restent trois heures dans une salle de bains.
Comme souvent les femmes enceintes, elle était resplendissante et portait bien les formes de l'amour. J'aimais embrasser son petit ventre rond, l'effleurer indéfiniment, et susurrer des mots tendres à ce que nous appelions, par neutralité, le bébé. Le fœtus, dit-on, perçoit les bruits du monde qui l'entoure et sa première mémoire en conserverait la trace. Certains parents cherchent alors à programmer leur loupiot en lui volant déjà l'émotion de ses propres découvertes. Les uns infusent de la musique classique à un avorton qui se limitera à jouer La Lettre à Elise d'un seul doigt, ce qui sert très peu dans les rassemblements techno ; d'autres l'abreuvent de langues étrangères superflues à l'accomplissement d'une carrière de pizzaïolo. Alors nous, plutôt que de lui réciter la table de multiplication pour préparer son entrée à Polytechnique, nous avions spontanément préféré l'initier au raffinement sensuel par la force de nos étreintes qui restituaient toute la puissance de notre conviction. Et je crois bien que quarante-huit heures avant l'accouchement, nos bonnes intentions pédagogiques s'exprimaient encore.
Ma seule peine était de vivre continuellement sous la hantise de son humeur filipendule que la moindre pichenette involontaire, une parole, un mot pris en contresens, ou même ne rien dire, pouvait nous faire basculer, en une fraction de seconde, de la sérénité au drame. Cette appréhension me renfermait sur moi-même avec cet air absent de l'autiste qu'elle détestait.
Je regrettais aussi de ne jamais pouvoir l'accompagner chez le médecin. Elle en était toujours d'accord mais, au dernier moment, s'arrangeait pour consulter sans moi ou rendait ma présence impossible en chamboulant les rendez-vous. J'étais tenu à distance des examens, des résultats, et tout paraissait s'organiser pour que je me sente techniquement - si je puis dire - étranger à cette histoire pourtant un peu la mienne.
Kathleen ne confiait ses secrets de femme qu'à sa mère au cours de longues conversations téléphoniques dont elle sortait généralement bouleversée. J'aurais voulu l'aider et je ne pouvais que la regarder s'épuiser, se démêler seule avec la nature. Après l'euphorie amoureuse qui avait suivi le désir de l'enfant, je me culpabilisais de ne rien pouvoir partager des contraintes alors que j'avais tout partagé du plaisir. Je l'enviais d'avoir été mère au premier jour de sa grossesse. Ma paternité, forcément confidentielle, devait s'armer pour neuf mois de passivité, ne pouvant s'épancher qu'au travers des caresses du soir et de tendres attentions qu'elle repoussait la plupart du temps, ne supportant pas d'être traitée, disait-elle, comme une impotente ou une débile. Alors, aux heures de déprime, je languissais dans une chiffonnade de sentiments moroses, entre impuissance et inutilité. Certains jours, je me sentais aussi peu concerné qu'un client de la banque du sperme volontairement écarté d'un placement couvert par l'anonymat, avec l'impression de n'être rien d'autre qu'une simple formule plus économique que l'insémination artificielle.

Kathleen parlait beaucoup de son " organisation ", mais l'incessante répétition du mot masquait les carences de la chose. Ses dispositions ménagères reposaient sur un sens minutieux du désordre, jusqu'à trouver des trognons de pomme sous le lit, ce qu'elle expliquait aussi bien que Newton. De ce capharnaüm émergeait parfois quelques curiosités. Ainsi, je découvris dans une boîte à chaussures, sous une couche de gourmettes, chaînes de cou et autres médailles religieuses, des trophées plus que des reliques, une collection impressionnante de photos qui la représentaient aux côtés d'une personne dont on avait rageusement découpé le visage à coups de ciseaux anguleux. Par des détails qui subsistaient de ces corps décapités, on concluait que, sur chacun des clichés, il s'agissait d'un homme. A elle seule, la déception amoureuse n'expliquait pas la nécessité d'une telle vengeance fétichiste. On éprouvait l'angoisse de pénétrer dans une sorte de morgue et j'étais terrorisé à l'idée de périr un jour sous le vrac de ces amants guillotinés, victime à mon tour d'une émasculation photographique qui ressemblait bien au meurtre symbolique du père dont ces garçons innocents n'étaient que de pauvres dépouilles opimes par délégation.

 

 

Sur une grande feuille de papier collée au mur de la chambre, d'une belle calligraphie de lettres anglaises, nous mettions à l'épreuve l'euphonie de plusieurs combinaisons de prénoms avec le nom, s'abandonnant au plaisir d'une créativité débridée qui narguait la loufoquerie. Le délire épuisé, il fut décidé qu'elle choisirait le prénom de la fille, moi celui du garçon. En souvenir d'une petite cousine qu'elle avait beaucoup aimée, elle choisit Mérine ; sans référence biblique, simplement par goût, je penchais pour Jérémie, ce qui n'eut pas l'heur de plaire à Florence qui jugea insupportable que j'élise un prénom juif.
Un soir, en rentrant du travail, je trouvai Kathleen prostrée dans le noir. Elle sanglotait et respirait mal à cause de son asthme. " C'est ma mère... Elle est passée me voir en vitesse au bureau...
- Tu l'attendais ?
- Non, elle ne m'avait pas prévenue. Elle était furibarde, méchante... c'est horrible. Elle m'a dit d'un ton sec : " Ma petite fille, il ne fallait pas commettre l'irréparable ! "
" L'irréparable ", c'était l'enfant que Kathleen portait, mon enfant. Comment une future grand-mère avait pu se permettre l'audace d'une réprobation aussi violente ? Ma première crainte fut de penser que Kathleen regrettait sa maternité. Pourquoi aurait-elle alors commis l'imprudence ou la naïveté de m'avouer l'incident ? Il m'était impossible de vérifier la vraie raison de cette diffamation prénatale sans provoquer une polémique qui aurait compromis son équilibre. Je mis donc la harangue venimeuse de la mère dans un recoin de ma mémoire où devaient grouiller déjà une bonne dizaine de couleuvres, sans me dissimuler que cet enfant était traité comme une irréparable erreur parce que j'en étais le père. L'indésirable auteur d'une faute irréparable.
Il y a parfois des mots qui ressemblent à des tombes.


ISBN 2-9517108-0-1
©René-Franck BONNEL, 2001

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